
PHOTO STÉPHANE GERBER
Deux mille bâtiments en Haute-Sorne – oui, deux mille – vont faire l’objet d’un relevé de leurs fissures jusqu’à début avril, date du premier forage de la géothermie profonde. L’utilité réelle de la démarche questionne.
Repérer, mesurer, décrire, photographier et répertorier dans une application spécialement conçue pour cela… Depuis cet été, et jusqu’au début du printemps, les employés de trois bureaux jurassiens de géomètres et d’ingénieurs recensent les fissures de quelque 2000 bâtiments, dans un périmètre de 2,5 km autour du site de géothermie profonde à l’entrée de Glovelier. «Cela peut prendre de 30 minutes pour un bâtiment neuf qui n’a pas ou quasiment pas de fissures, à plusieurs heures pour un plus ancien marqué par l’usure du temps», observe Manuel Lachat, patron du bureau Sitadel, à Delémont. Le travail est conséquent et un tel relevé inédit par son ampleur, selon plusieurs observateurs.
Établir une comparaison
Dans le cadre de la nouvelle convention conclue en 2022 sur la géothermie profonde, l’État et les promoteurs ont en effet décidé de permettre à tous les propriétaires situés à Glovelier, Bassecourt, Berlincourt et Boécourt de s’annoncer pour bénéficier d’un relevé de leurs fissures. Pourquoi? Pour leur permettre de simplifier les procédures d’indemnisation en cas d’éventuels dommages sur leurs biens immobiliers causés par la géothermie profonde. Pour rappel, le promoteur a souscrit une assurance responsabilité civile (RC) de 100 millions de francs.
Beaucoup ont sauté sur l’occasion. Sur 2800 propriétaires dans la zone, 1700 – dont 85 entreprises – ont signé en 2023 une convention avec Geo-Energie Jura. «Les villages de Boécourt et Glovelier sont déjà réalisés à 99% et Bassecourt à 40%», fait savoir Manuel Lachat.
Pour faire simple, le relevé doit permettre de connaître la situation initiale du bâtiment pour permettre une comparaison en cas de dégradation de celui-ci. Pour ce faire, les ingénieurs, architectes et géomaticiens limitent leurs observations à la partie extérieure du bâtiment, ce qui est d’ailleurs souvent dénoncé par les opposants. «Dans la plupart des cas, les fissures apparaissent sur l’enveloppe extérieure du bâtiment. C’est la procédure habituelle dans les grands chantiers», explique cet ingénieur EPF en géomatique.
Pas de validation par le propriétaire
En principe, les équipes ne rentrent pas dans les bâtiments. Mais il subsiste quelques dizaines d’exceptions, notamment lorsque certaines anciennes bâtisses ont été recouvertes d’une isolation périphérique, susceptible de dissimuler des fissures. Dans ces cas-là, les professionnels examinent l’intérieur.
Une fois le constat établi, le géomètre officiel valide le protocole de fissures, avant de l’envoyer au propriétaire. Ce dernier n’a donc pas à le ratifier. Comment cela se fait-il? Pour Manuel Lachat, c’est logique, car à l’instar de l’exploitant Geo-Energie Jura, les propriétaires sont parties prenantes. C’est à une instance neutre de valider ces protocoles, explique-t-il.
Pourquoi tant d’efforts?
Durant de longs mois encore, les spécialistes ausculteront donc des centaines de bâtiments de Haute-Sorne. Mais tout cet effort, financé par le promoteur, pose question. Est-il vraiment utile? Ou est-ce seulement pour rassurer les résidents? Si des dégâts sont minimes, se baser sur quelques bâtiments de référence aurait pu paraître suffisant. Alors qu’a contrario, cette mesure semble insignifiante en cas de séisme dévastateur… Chef de projet géothermie profonde pour l’État, Sylvain Rigaud défend la démarche. Selon lui, elle vise surtout à faciliter d’éventuelles indemnisations. L’expérience montre que sans preuves, il est difficile de déterminer avec exactitude l’origine d’une fissure, ce qui fait durer les procédures, explique-t-il.
Le Quotidien Jurassien – Benjamin Fleury
© Cet article est reproduit avec l’autorisation des Editions D+P SA, société éditrice du Quotidien Jurassien.
